Ce qu’on sait
Ségrégation de genre et pratiques culturelles : un état des lieux
Les pratiques culturelles ne sont pas neutres
Lorsque l’on demande aux Français quelles activités ils pratiquent pendant leurs loisirs, les réponses diffèrent systématiquement selon le genre. Ce n’est pas une surprise — mais l’ampleur et la persistance de ces différences méritent d’être documentées.
Depuis les années 1970, le ministère de la Culture conduit régulièrement l’Enquête sur les Pratiques Culturelles des Français. Les travaux d’Olivier Donnat sur ces enquêtes montrent un double mouvement : des écarts de genre persistants dans de nombreux domaines, et une féminisation progressive de certaines pratiques autrefois à dominante masculine (la lecture, certaines sorties culturelles).
Donnat, O. (2005). La féminisation des pratiques culturelles. In Maruani (dir.), Femmes, genre et sociétés. La Découverte.
Pourquoi ces différences existent-elles ?
Trois types d’explications dominent dans la littérature :
La socialisation
Dès l'enfance, les filles et les garçons sont orientés vers des activités différentes. Le tricot s'apprend des grands-mères, le bricolage des grands-pères. Ces transmissions reproduisent les normes de genre.
Le temps disponible
Les femmes consacrent en moyenne plus de temps aux tâches domestiques, ce qui contraint leurs loisirs. Certaines pratiques (pêche, jeux vidéo) demandent du temps libre en blocs — inégalement réparti.
L'identité
Selon Akerlof & Kranton (2000), les individus tirent une utilité du fait d'agir conformément à leur identité de genre. Pratiquer une activité "atypique" a un coût identitaire — ce qui décourage certains choix.
L’apport de la théorie économique de l’identité
En 2000, les économistes George Akerlof et Rachel Kranton publient un article fondateur : “Economics and Identity”. Leur idée centrale : les individus ont une identité (femme, homme, mais aussi profession, religion…) et tirent une satisfaction du fait d’agir conformément aux normes associées à cette identité.
Si une femme pratique un sport « masculin », elle en tire les bénéfices (plaisir, santé) mais supporte aussi un coût : le regard des autres, la dissonance avec son identité perçue.
Cette théorie prédit exactement ce qu’on observe : les pratiques culturelles sont triées selon leur conformité aux normes de genre, et les individus les plus attachés à ces normes s’y conforment davantage.
Ce qu’on ne sait pas encore
Malgré cette littérature riche, deux lacunes persistent :
1. Le genre est traité comme binaire. Presque toutes les études comparent des moyennes entre hommes et femmes. Mais l’identité de genre est un spectre — deux hommes peuvent avoir des identités très différentes.
2. Les pratiques culturelles restent peu étudiées par rapport à l’emploi. La ségrégation occupationnelle (femmes concentrées dans certains métiers) est très documentée. La ségrégation dans les loisirs l’est beaucoup moins.
Nous proposons un indice qui exploite la variation au sein des catégories de genre — pas seulement entre elles. La page suivante explique pourquoi l’outil standard (l’indice de Duncan) ne suffit pas.