Chapitre 11 — Le monétarisme

Stagflation et Nouvelle Macroéconomie Classique

Contexte : la fin du consensus keynésien

La stagflation en chiffres

Indicateur Valeur
Chômage US 8,5% en 1975
Inflation US +11% en 1974
Chômage UK 5,7% en 1975
Inflation UK +25% en 1975
Note

Le paradoxe : Chômage ET inflation montent simultanément → impossible selon la courbe de Phillips. La stagflation invalide empiriquement le cadre keynésien dominant.

Rupture de 1973 : Choc pétrolier (OPEP) → prix du pétrole ×4. Première récession depuis 1945. La relance budgétaire produit déficits extérieurs, inflation incontrôlée et chômage persistant.

Écho contemporain : L’inflation post-COVID (2021–2023) : +8% en zone euro. La BCE relève ses taux de 0 à 4% en 18 mois — réponse monétariste classique.


Les auteurs

📜 Texte original
« Il existe toujours un niveau temporaire d'emploi au-dessus duquel la montée de l'inflation s'accélère, et en-dessous duquel la déflation s'accélère. Ce taux naturel n'est pas immuable et n'est pas exempt d'imperfections. Mais on ne peut pas l'abaisser en faisant plus d'inflation, de même qu'on ne peut changer le taux de chômage d'équilibre en imprimant de la monnaie. »
Milton FriedmanThe Role of Monetary Policy, American Economic Review (1968)
Ce texte, prononcé comme discours présidentiel à l'American Economic Association, annonce avec précision la stagflation qui viendra cinq ans plus tard. Friedman y invente le concept de NAIRU (taux de chômage naturel) et détruit le fondement du consensus keynésien des années 1960. C'est l'un des articles d'économie les plus cités du XXe siècle.
Note

Milton Friedman (1912–2006) ⭐

Chef de file du monétarisme. Prix Nobel 1976.

  • L’équation quantitative de la monnaie : MV = PT (Monnaie × Vitesse = Prix × Transactions)
  • Revenu permanent : la consommation dépend du revenu de long terme, pas du revenu courant
  • La règle de Friedman : croissance de la masse monétaire à taux constant (k%) pour la stabilité des prix
  • Courbe de Phillips augmentée : il existe un taux de chômage naturel (u*) ; toute tentative de réduire le chômage en dessous génère uniquement de l’inflation
  • Critique de la politique budgétaire : effet d’éviction, ricardianisme
Note

Robert Lucas (1937–2023) — Nouvelle Macroéconomie Classique

  • Anticipations rationnelles : les agents utilisent toute l’information disponible → les politiques systématiques sont inefficaces
  • Critique de Lucas (1976) : les paramètres des modèles macroéconomiques changent avec la politique → impossible de simuler l’effet d’une politique à partir d’un modèle estimé sur données passées
  • Conduit aux modèles DSGE (Dynamic Stochastic General Equilibrium)
Note

Kydland & Prescott (Nobel 2004)

Incohérence temporelle : les gouvernements ont intérêt à promettre la stabilité mais à dévier ensuite. Solution : règles contraignantes et banques centrales indépendantes.

🔗 Fils du débat
**← Ch. 10** Le consensus IS-LM supposait une courbe de Phillips stable. La stagflation brise cette hypothèse et ouvre la voie au monétarisme et aux anticipations rationnelles.
**→ Ch. 12** La crise de 2008 et le retour de l'inflation en 2021–22 rouvrent tous ces débats : ni le monétarisme strict ni le keynésianisme pur ne semblent suffire. Les modèles DSGE issus de la critique de Lucas ont-ils vraiment prédit la crise ? **→ Retour Ch. 9** : les plans de relance de 2009 (Obama) et 2020 (COVID) montrent que le keynésianisme n'a jamais vraiment disparu de la boîte à outils des gouvernements.
❓ L'indépendance des banques centrales est-elle un progrès démocratique (protéger la monnaie des pressions électorales) ou un déficit démocratique (soustraire une décision politique majeure au débat public) ?

Tableau comparatif des écoles

Keynésien Monétariste NMC
Pol. budgétaire Efficace Inefficace (éviction) Inefficace (ricardien)
Chômage Involontaire Volontaire (RBC) Naturel (u*)
Anticipations Adaptatives Adaptatives Rationnelles
Outil principal IS-LM, multiplicateur MV = pT, règle k% DSGE, critique Lucas

Résonances contemporaines

🌐 Résonances contemporaines
Le **retour de l'inflation en 2021–23** (9% en zone euro au pic) a ressuscité le monétarisme : la BCE et la Fed ont monté leurs taux à leur rythme le plus rapide depuis Volcker. Mais l'inflation venait principalement de chocs d'offre (COVID, guerre en Ukraine) — non de l'excès de demande que Friedman avait en tête. La **critique de Lucas** est au cœur des débats sur l'efficacité des QE (*quantitative easing*) : si les agents anticipent que la banque centrale reprendra la monnaie créée, l'effet sur l'inflation devrait être nul — ce qui ne s'est pas vérifié en 2021.

Questions de réflexion

Important
  1. La stagflation des années 1970 : en quoi constitue-t-elle une rupture par rapport au consensus keynésien ?
  2. Le monétarisme de Friedman : exposez l’équation quantitative, la notion de revenu permanent et la critique de la politique budgétaire. Quelles limites empiriques ?
  3. La courbe de Phillips augmentée : distinguez les versions keynésienne, monétariste et NMC. Illustrez avec la désinflation Volcker et l’inflation post-COVID.
  4. La critique de Lucas : quel est son apport méthodologique ? Pourquoi conduit-elle aux modèles DSGE ?
  5. Incohérence temporelle : présentez le modèle de Kydland-Prescott. Illustrez avec la BCE et la Fed.
  6. [Synthèse] : Monétarisme et NMC ont-ils définitivement balayé le keynésianisme ? Évaluez à la lumière des crises de 2008 et du COVID-19.


💡 Pistes de réponse (cliquer pour révéler — essayez d'abord par vous-même)
↳ Stagflation et fin du consensus keynésien…
Le consensus IS-LM supposait un arbitrage stable entre inflation et chômage (courbe de Phillips). La stagflation montre que les deux peuvent monter ensemble — ce qui invalide l'arbitrage. Friedman l'avait prévu en 1968 : les travailleurs finissent par anticiper l'inflation dans leurs salaires, annulant l'effet réel de la politique monétaire expansionniste. La leçon politique : on ne peut pas réduire durablement le chômage en dessous de son *niveau naturel* par l'inflation.
↳ Monétarisme de Friedman — limites empiriques…
Équation quantitative MV=PT : si V (vitesse de circulation) est stable, contrôler M (masse monétaire) contrôle les prix P. Problème : V n'est pas stable — elle chute lors des crises (trappe à liquidité) et monte lors des booms financiers. La règle k% de Friedman (croissance fixe de M) a été abandonnée dans les années 1980 car les agrégats monétaires sont devenus instables avec la financiarisation. La BCE et la Fed pilotent les *taux d'intérêt*, pas la masse monétaire.
↳ Courbe de Phillips augmentée…
Keynésienne : relation mécanique, utilisable comme menu politique. Monétariste (Friedman-Phelps) : les anticipations adaptatives déplacent la courbe → seul le NAIRU (taux de chômage naturel) est stable à long terme. NMC (Lucas) : les anticipations sont *rationnelles* → toute politique systématique est anticipée et neutralisée → seules les surprises de politique monétaire ont un effet réel. Désinflation Volcker : taux à 20%, chômage à 10%, inflation de 11% à 3% en 3 ans. La rigueur a fonctionné — mais au coût social qu'une politique graduelle aurait peut-être évité.
↳ Critique de Lucas — apport méthodologique…
Les paramètres d'un modèle économétrique dépendent du régime de politique en vigueur. Changez le régime → les comportements changent → le modèle ne prédit plus rien. Solution : fonder les modèles sur des *microfondations* (comportements optimisateurs des agents) qui sont stables indépendamment du régime. C'est l'origine des modèles DSGE. Ironie : ces modèles DSGE n'ont pas prédit la crise de 2008 — précisément parce qu'ils excluaient par construction le secteur financier et l'instabilité.
↳ Incohérence temporelle — illustration…
Un gouvernement annonce qu'il ne renflouera jamais les banques en faillite (*no bail-out*). Les banques croient la menace → elles sont prudentes. Mais quand une grande banque fait faillite, le gouvernement cède (trop risqué de laisser tomber). Les banques *anticipent* ce revirement → elles prennent plus de risques (*aléa moral*). Solution de Kydland-Prescott : des *règles contraignantes* (Maastricht, BCE indépendante) qui rendent le revirement impossible. Problème : ces règles sont aussi rigides en temps de crise normale qu'en temps de crise exceptionnelle.
↳ Monétarisme vs keynésianisme — bilan 2008/COVID…
2008 : les banques centrales (Fed, BCE) créent des milliers de milliards via QE → monétarisme appliqué. Les gouvernements lancent des plans de relance budgétaire → keynésianisme appliqué. Les deux simultanément — ce qui aurait été théoriquement incohérent selon les deux écoles prises séparément. COVID 2020 : même scénario, à plus grande échelle. Le pragmatisme des décideurs l'a emporté sur la cohérence théorique. La leçon : aucune école n'a le monopole des bons outils — tout dépend du problème.

Question flash

⚡ Question flash — Retrieve Practice
**Question flash :** Expliquez l'incohérence temporelle en prenant l'exemple d'un gouvernement qui promet de ne jamais renflouer les banques en faillite.
Ch. 11 · Concepts : anticipations rationnelles / critique de Lucas / NAIRU

Carrefour décisionnel

Carrefour — Chapitre 11

Nous sommes en 1979. Paul Volcker, nouveau président de la Fed, décide de monter les taux d'intérêt à 20% pour briser l'inflation. Le chômage monte à 10%. Un keynésien vous dit : « C'est un choix politique brutal contre les travailleurs. » Un monétariste répond : « C'est la seule façon de restaurer la crédibilité monétaire. » Qui a raison ?