Adam Smith et David Ricardo — Révolution industrielle
Contexte économique
La Révolution industrielle
1ère Révolution industrielle en Angleterre au XVIIIe siècle, culminant au milieu du XIXe
Élévation considérable du volume de production industrielle (métallurgie, textile)
Source d’énergie : la vapeur (charbon)
Période
Produit/habitant
Produit industriel
1700–1760
+0,31%/an
+0,7%/an
1760–1780
+0,01%/an
+1,3%/an
1780–1800
+0,35%/an
+2,0%/an
1800–1831
+0,52%/an
+2,8%/an
Transformations sociales
Mécanisation et travail en usine
Recours au travail des femmes et des enfants
Conditions de travail très dures
Salaires proches du minimum vital, augmentent peu jusqu’en 1850
🔗 Fils du débat
**← Ch. 3** Les Physiocrates voyaient la valeur dans la terre. Smith déplace la source de valeur vers le *travail* — et Ricardo radicalise cette intuition.
**→ Ch. 5** Malthus conteste la loi de Say que les Classiques tiennent pour évidente : l'offre crée-t-elle vraiment toujours sa demande ? Ce débat durera un siècle. **→ Ch. 6** Marx lit Ricardo attentivement et retourne la valeur-travail en théorie de l'exploitation : si le travail crée toute la valeur, pourquoi le travailleur n'en reçoit-il qu'une fraction ? **→ Ch. 7** Les marginalistes abandonnent la valeur-travail pour fonder la valeur sur l'utilité — rendant conceptuellement invisible la question de l'exploitation.
❓ La théorie des avantages comparatifs de Ricardo est-elle encore valide dans une économie où le capital, les données et les technologies se déplacent librement — et pas seulement les biens ?
Les auteurs
Note
Adam Smith (1723–1790) ⭐ Père fondateur
La Richesse des Nations (1776). Concepts clés :
La main invisible : chaque individu poursuivant son intérêt privé contribue sans le vouloir à l’intérêt général
La division du travail : spécialisation source de gains de productivité (épingle de Smith)
La valeur : oscille entre valeur d’usage et valeur d’échange (paradoxe de l’eau et du diamant)
Le libre-échange : critique le mercantilisme, défend la liberté des marchés
Note
David Ricardo (1772–1823) ⭐ Théoricien rigoureux
Principes d’économie politique et de l’impôt (1817). Apports majeurs :
Théorie de la valeur-travail : la valeur d’un bien est déterminée par le travail incorporé (direct + indirect)
Le travail social moyen : c’est la norme sociale, pas le travail individuel, qui fixe la valeur
La rente différentielle : les terres les moins fertiles fixent le prix agricole
Les avantages comparatifs : même sans avantage absolu, tout pays gagne au libre-échange
Votre regard de marchand
Smith vous réhabilite : contrairement aux Physiocrates, il ne vous relègue pas dans une « classe stérile ». Le commerce est productif, les marchands participent à la division du travail et à la création de richesses. La « main invisible » est au fond votre justification théorique : en cherchant votre profit, vous coordonnez l'activité économique sans le vouloir. Mais Ricardo vous complique la vie : si la valeur vient du travail incorporé, qu'est-ce que votre profit de négociant ? Un simple écart de prix, ou quelque chose de plus ?
Votre regard de philosophe
Smith est d'abord un philosophe moral — son premier livre s'intitule Théorie des sentiments moraux. La Richesse des Nations est une suite logique : comment une société d'individus poursuivant leur intérêt peut-elle être stable et prospère ? La « main invisible » est une réponse qui n'exclut pas la morale : elle suppose la confiance, les contrats, les institutions. Notez la tension chez Ricardo : la rigueur déductive le rapproche des mathématiques, mais son système achoppe sur le problème de la mesure invariable de la valeur.
Votre regard d'ouvrier
La théorie de la valeur-travail est pour vous une arme à double tranchant. D'un côté, elle reconnaît que c'est le travail qui crée la valeur — une reconnaissance que les Physiocrates n'accordaient pas aux artisans et aux ouvriers. De l'autre, Ricardo ne tire pas les conclusions politiques de cette thèse : si la valeur vient du travail, pourquoi les salaires restent-ils proches du minimum vital ? C'est la question que Marx se posera explicitement en lisant Ricardo, et la réponse le conduira à la théorie de l'exploitation.
Votre regard d'entrepreneur
Smith est votre allié naturel. La division du travail — son exemple de la manufacture d'épingles est resté dans tous les manuels — est la source première des gains de productivité. La spécialisation, la concurrence, le libre-échange : voilà votre programme. Ricardo affine le tableau avec les avantages comparatifs : même si vous êtes moins efficace que vos concurrents dans tous les domaines, vous pouvez toujours trouver une niche. Ce principe fonde encore aujourd'hui la justification économique de la mondialisation.
Les idées principales
La valeur-travail
📜 Texte original
« Le travail est la mesure réelle de la valeur échangeable de toute marchandise. Le prix réel de toute chose, ce qu'elle coûte réellement à celui qui veut se la procurer, c'est le travail et la peine qu'il faut pour l'acquérir. L'eau et l'air ont une très grande valeur dans l'usage, et cependant on ne peut ordinairement rien avoir en échange, ou bien peu de chose. Un diamant, au contraire, n'a presque aucune valeur dans l'usage, et cependant on en obtient souvent en échange une très grande quantité d'autres marchandises. »
Adam Smith — Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre I, ch. V (1776)
Smith pose ici la valeur-travail et formule simultanément le paradoxe qu'il ne résoudra pas : pourquoi l'eau, si utile, est-elle si bon marché ? Ce paradoxe attendra la révolution marginaliste de 1871 (Jevons, Menger, Walras) pour être résolu : c'est l'utilité de la dernière unité disponible — marginale — qui fixe le prix.
La valeur d’un bien provient du travail nécessaire à sa production :
Problème soulevé par Ricardo : si les salaires changent, la valeur change → raisonnement circulaire. Ricardo précise que la théorie ne s’applique qu’aux biens reproductibles (exclut l’air, la Joconde, les biens rares).
Le prix naturel vs le prix de marché
Prix naturel = coût de production (travail incorporé en monnaie)
Prix de marché = prix d’équilibre offre/demande (gravitant autour du prix naturel)
Les avantages comparatifs (Ricardo)
📜 Texte original
« Dans un système de commerce parfaitement libre, chaque pays consacre naturellement son capital et son travail à ceux des emplois qui lui sont les plus avantageux. Cette poursuite de l'avantage individuel est admirablement liée au bien universel de l'ensemble des nations. »
David Ricardo — Principes de l'économie politique et de l'impôt, ch. VII (1817)
Ricardo illustre ce principe avec l'exemple Portugal/Angleterre : même si le Portugal est plus efficace dans tous les secteurs (vin et drap), les deux pays gagnent à se spécialiser. Ce raisonnement fonde encore la justification économique du libre-échange — et sa critique contemporaine : il suppose que le capital reste dans chaque pays, ce qui n'est plus vrai.
Même si le Portugal est meilleur que l’Angleterre dans tous les secteurs, il gagne à se spécialiser dans ce qu’il fait relativement mieux → fondement du libre-échange international.
Les trois classes sociales
Classe
Revenu
Rôle
Capitalistes
Profit
Investissement, accumulation
Propriétaires fonciers
Rente
Propriété de la terre
Travailleurs
Salaires
Force de travail
Résonances contemporaines
🌐 Résonances contemporaines
Les **avantages comparatifs** de Ricardo fondent encore la justification économique de la mondialisation — mais ils supposent que les facteurs de production (capital, travail) restent *dans* chaque pays. Quand les usines et les capitaux se déplacent librement, l'argument s'effondre. La **rente différentielle** trouve un écho saisissant dans la rente numérique : Google, Amazon et Meta captent une rente sur des « terres » virtuelles (les données, les algorithmes, les effets de réseau) que personne n'a vraiment produites.
Questions de réflexion
Important
Commerce international chez les classiques : expliquez la théorie des avantages comparatifs de Ricardo avec un exemple chiffré.
Croissance économique et état stationnaire : selon Ricardo, vers quoi tend l’économie capitaliste à long terme ?
Répartition des revenus et classes sociales : comment Smith et Ricardo conçoivent-ils les intérêts des trois classes ?
La théorie de la valeur chez les Classiques : en quoi est-elle à la fois innovante et problématique ?
💡 Pistes de réponse(cliquer pour révéler — essayez d'abord par vous-même)
↳ Avantages comparatifs — exemple chiffré…
Portugal : 80h pour du vin, 90h pour du drap. Angleterre : 120h pour du vin, 100h pour du drap. Portugal a l'avantage absolu dans les deux. Mais : Portugal a l'avantage *comparatif* dans le vin (80/90 < 120/100). Spécialisation → les deux pays produisent plus au total. Piste contemporaine : ce raisonnement tient si les facteurs restent dans chaque pays — ce qui n'est plus vrai avec la délocalisation du capital.
↳ État stationnaire chez Ricardo…
Logique des rendements décroissants : population ↑ → terres marginales cultivées → prix blé ↑ → salaires ↑ (salaire de subsistance) → profits ↓ → investissement s'arrête → croissance nulle. Ricardo y voyait une fatalité. Marx y voit la contradiction du capitalisme. Solow le résoudra en 1956 : le progrès technique exogène peut contrecarrer les rendements décroissants indéfiniment.
↳ Répartition et classes sociales…
Smith : les trois classes ont des intérêts parfois convergents (croissance), parfois divergents (répartition). Ricardo : tension fondamentale entre capitalistes (veulent des profits) et propriétaires fonciers (captent la rente via les Corn Laws). Marx : les deux premières classes exploitent la troisième. La question : qui capte le surplus de la croissance ?
↳ La valeur-travail — innovante et problématique…
Innovante : fonde la richesse sur la *production* humaine, pas sur l'échange ou la nature. Problématique : le paradoxe eau/diamant (l'eau est très utile mais peu chère), le problème de la mesure invariable (Ricardo cherche une unité de valeur stable — et échoue), la circularité (la valeur du blé dépend du salaire, qui dépend du prix du blé).
Question flash
⚡ Question flash — Retrieve Practice
**Question flash :** Complétez : « Selon Ricardo, si le Portugal met 80h pour produire du vin et 90h pour du drap, tandis que l'Angleterre met 120h pour le vin et 100h pour le drap, chaque pays devrait se spécialiser dans ______ car ______ »
Portugal dans le *vin* (avantage comparatif : 80/90 < 120/100), Angleterre dans le *drap* (100/120 < 90/80). Même si le Portugal est plus efficace dans les deux, la spécialisation crée un gain mutuel : la production totale mondiale augmente.
Carrefour décisionnel
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Carrefour — Chapitre 4
Nous sommes en 1820. Ricardo vient de publier ses Principes. Un industriel vous consulte : doit-il soutenir l'abrogation des Corn Laws — les tarifs douaniers sur le blé qui maintiennent élevées les rentes des propriétaires fonciers, au détriment des profits industriels ?
Trois défis — répondez avant de décider
Cognitif
Relier économiste et thèse
Associez chaque auteur à sa contribution principale. (Défi drag & drop — version textuelle : quelle thèse appartient à Ricardo ?)
Pratique
Rente différentielle
Selon Ricardo, pourquoi la rente différentielle monte-t-elle quand la population croît ?
Immersif
Débat avec Ricardo
Ricardo vous dit : « Toute offre crée sa propre demande — il ne peut y avoir de surproduction générale. L'abrogation des Corn Laws ne peut donc qu'enrichir. » Que lui répondez-vous ?